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Histoire de l'orthodontie
dimanche, 15 juillet 2007

La connaissance approfondie d’une discipline ne peut faire l’impasse sur ses racines. La lecture historique de l’orthodontie éclaire les grandes lignes de séparation qui la divisent, aujourd’hui encore, en « écoles » et en « techniques ».

Dans ce travail, les grandes étapes orthodontiques sont marquées et replacées dans leur contexte scientifique, politique et social. Nous avons volontairement privilégié une forme de synthèse au détriment du recueil exhaustif qui aurait pu rebuter le plus grand nombre.

Nos remerciements vont au Pr Julien PHILIPPE pour l’accueil qu’il a réservé à ce travail.

Au commencement.

Né au Dixième siècle à une date inconnue, Abû Al Kasim ibn Abbas Az-Zahrawi (ABULCASIS), médecin à Cordoue, est probablement le premier orthodontiste de l’histoire. Sept siècles avant FAUCHARD et neuf avant Tweed, il traitait déjà l’encombrement des dents par limage ou par extraction. Médecin à la cours d’Al HAKAM II en plein âge d’or de l’Andalousie, il provoquait le déplacement des dents simplement en appuyant dessus avec les doigts. Le patient, instruit de la direction à donner à la force (Al Kuwwa), procédait à son propre traitement, guidé par le praticien, rendez-vous après l’autre. Décédé en l’an 1013 Il a légué aux générations suivantes une vaste encyclopédie en trente volumes, Al Tasrif, conservée à la bibliothèque royale de Rabat et contenant quantité de schémas et de dessins techniques d’une qualité rare.

Sept siècles plus tard, FAUCHARD publie en 1728, le "Traité des dents". Le chapitre intitulé : "Des dents tordues, mal arrangées et des moyens, des remèdes pour les raffermir…", décrit des moyens thérapeutiques orthodontiques : "Pour mettre une dent de niveau avec les voisines, on pourra y réussir par l'usage des doigts, du fil commun, de la soie, des petites plaques ou lames faites d'or ou d'argent ou d'autre matière convenable". Ou encore : "Si une dent mal située peut être mise au rang des autres à la faveur de quelque espace, on redressera cette dent en la limant autant qu'il sera possible".

Avec l’apparition du multibague, ce “limage” dentaire fut proscrit au nom de « principes conservateurs ». A moins que ce ne fut pour des raisons plus pratiques : on ne peut pas stripper des dents baguées. Remis au goût du jour aujourd’hui avec la généralisation des attaches collées, ce limage devenu “sculpture amélaire inter-proximale” ou “air rotor stripping”, avec des « principes assouplis » est employé en routine chez l’adulte.

Le terme « orthodontie » n’existe pas encore et les “ redresseurs de dents ” comme on aime à les appeler en ce temps là, prenaient en charge des désirs d’esthétique. Désirs déjà assez forts pour que l’on puisse trouver, du temps de FAUCHARD et deux siècles avant l’anesthésie, des patients pour accepter que les dents mal placées soient redressées de force sur la chaise du dentiste !

Déjà préoccupé par la stabilité des résultats, FAUCHARD conseillait que ces dents, "luxées puis réduites", soient “contenues en bonne position un certain temps”.

Les inventeurs.

A la suite de FAUCHARD, plusieurs auteurs apporteront leur contribution.

BUNON, en 1743, conseille les extractions préventives de dents de lait.

BOURDET, en 1757 améliore la lame métallique dont parle FAUCHARD et la perfore de petits trous pour passer du fil réalisant ainsi les premières ligatures d'un "arc" vers les dents.

HUNTER, 1771, est le premier à avoir l'idée d'utiliser un plan incliné pour réduire une prognathie mandibulaire.

FOX, 1803 allonge la lame de FAUCHARD jusqu'au molaires et surélève l’occlusion avec des blocs d'ivoire interposés entre les molaires pour permettre le saut d'articulé. Pour la première fois, un arc métallique relie une molaire à l’autre.

CATALAN, 1808, vestibule les incisives supérieures trop en dedans grâce à un "plan incliné" porté par l'arcade mandibulaire.

DELABARRE, 1815, décrit un dispositif à coiffe et ressort pour traiter les rotations unitaires.

KNEISEL, 1836, traite les prognathies mandibulaires avec une lame en or pour sauter l'articulé et décrit la première fronde occipito-mentonnière. Cette fronde est bien le premier "appareil orthopédique" décrit.

La discipline émergente des "redresseurs" prend de l’épaisseur. LEFOULON propose de l’appeler "ORTHODONTOSIE", DESIRABODE lui préfère l’appeler "ORTHOPEDIE DENTO-FACIALE".

LEFOULON, 1841, introduit le traitement sans extraction. Il a l'heureuse idée d'agir, à la fois, par une force élastique concentrique (ressort lingual) et excentrique (ressort vestibulaire). Il est le premier à obtenir une expansion maxillaire transversale.

SCHANGE, 1842, indique un ensemble d'astuces pour éviter le glissement des fils de ligature vers la gencive.

BREWSTER, 1840, est le géniteur du premier appareil orthodontique en caoutchouc qui n'est pas sans rappeler les outils élastodontiques dont nous disposons aujourd’hui.

Avec SCHANGE, 1841, HARRIS, 1842, DESIRABODE, 1843, apparaissent les premiers appareils modernes avec ancrage molaire et arc vestibulaire ou lingual antérieur.

Beaucoup d'autres auteurs, que je me contenterais de citer, contribueront au développement des moyens thérapeutiques de l'orthodontiste: GUNNEL, LINTOT, 1841; CARABELLI, 1842; MAYNARD, 1843; ROGERS, DWINELLE, 1845; TUCKER, 1850; EVANS, 1854…

En l’absence de normes contraignantes, tout est testé par ces auteurs débordant d’inventivité. Cela va du traitement au bois d'Hickory dont la faculté de se dilater au contact de la salive est utilisée pour créer un déplacement dentaire à la première bague orthodontique mise au point par SCHANGE en 1842. Portant déjà un tube soudé à la brasure cette bague attendra pendant trente ans que MAGILL, enfin mette au point le ciment qui permettra de la sceller !

Débarquement :

Avant la fin du 19ème siècle, outre atlantique, de grandes figures comme Thomas Alva EDISON ou Henry FORD, Inventeurs et capitaines d’entreprise sont des modèles de réussite pour toute une génération d’américains. Avec un tissu technique et industriel plus performant, les américains commencent à prendre l’ascendant sur la « vieille Europe ».

La métallurgie dans l’industrie civile en est encore au stade artisanal. L'or était le seul matériau que l'on savait travailler de manière suffisamment aisée et précise pour qu'il soit utilisable en orthodontie. Malgré de grandes idées tout à fait viables aujourd’hui, l’or, trop mou, est à l’origine de plusieurs déceptions. Cette génération d’inventeurs nous léguera de beaux croquis !

L’un de chefs de file de l’orthodontie américaine est FARRAR orthodontiste à BROOKLYN. En 1875 son enseignement insiste sur la fixité des moyens d'ancrage et sur les forces intermédiaires développées par vérin. Il pense qu'il y a une vitesse de déplacement dentaire à ne pas dépasser sans s’intéresser encore à l'intensité des forces mises en jeu. Cette vitesse limite de déplacement dentaire, FARRAR l'a fixée à 3mm par mois ! Les mouvements dentaires étaient produits par une série de vis que l'on activait régulièrement.

En 1866, KINGSLEY met au point la force extra-orale à ancrage occipital. En 1879, il réinvente le saut d'articulé.

Le 16 octobre 1846 à Boston, Morton réalise la première anesthésie chirurgicale par inhalation de vapeurs d’éther et quelques années plus tard, MAGITOT re-conseille la luxation brusque et la réduction immédiate des dents en malposition.

Dés 1881, la sémantique évolue et l’on commence par exemple à opposer le “déplacement dentaire total” ou translation dentaire au déplacement par version. EN 1892, CASE met au point le premier système orthodontique permettant de contrôler les mouvements radiculaires. La “CASE DENTAL ORTHOPEDIA” verra le jour en 1908 à Chicago pour fabriquer et commercialiser les composants du « Case Appliance ».

Julien PHILIPPE décrivant cette période en dit: “Dans cette époque on fait au mieux, sans règles mais néanmoins avec beaucoup d’ingéniosité. C’est le règne de l’empirisme ”

Father of orthodontics and Mother nature.

EDWARD H. ANGLE nait en 1855. Homme pieux, Angle est un observateur patient de la grande nature et semble faire sienne la maxime de Victor HUGO : « la nature ne fait rien en vain ». Il désire doter le corpus orthodontique de gênes scientifiques et d’anticorps philosophiques. Il fonde, en 1887 à Saint Louis, Missouri, la première école américaine d’orthodontie. Au palmarès de l’ANGLE’S SCHOOL OF ORTHODONTICS figurent les noms de Charles TWEED, d’Alan BRODIE, de Cecil STEINER et d’autres illustres prédécesseurs.

La même année, il propose sa célèbre classification, aujourd’hui universelle, des décalages maxillo-mandibulaires. CASE, auteur antérieur d’une classification similaire lui intentera un procès en plagiat.

S’inspirant d’EVANS, ANGLE “crée” en 1889 un appareil orthodontique comportant des bagues avec tubes vestibulaires soudés, l’E- ARCH qui fera carrière.

La thérapeutique est mécaniste et l’orthodontie américaine, soutenue par un tissu industriel et commercial de plus en plus performant, se développe rapidement.

En 1908, ANGLE commence à s’intéresser à la croissance osseuse. En Europe, les appareils fonctionnels ou orthopédiques sont plus largement utilisés. En effet, huit ans auparavant, ROBIN avait mis au point le monobloc et en 1909, HERBST présentera sa célèbre bielle à la profession.

Avec ANGLE, le terme de “diagnostic orthodontique” voit le jour. On parle de Cl 1, Cl 2 div 1, CL 2 div 2, Cl 3 sans inclure encore le sens vertical ni transversal. Des auteurs comme DUBRECHT critiquent l’approche d’ANGLE: “nommer n’est pas connaître”, “aucune Cl 2 ne ressemble à une autre ”… Il faudra attendre la diffusion plus large des méthodes téléradiographiques et de la photographie pour que s’affine d’avantage le diagnostic morphologique en orthodontie.

Des radiographies Mains-poignets sont utilisées pour déterminer l’âge osseux.

Les récidives sont extrêmement fréquentes.

En France, CAUHEPPE fait la distinction entre les malocclusions liées à des anomalies

1- des bases osseuses,

2- des procès alvéolaires,

3- de la denture.

Il pense que les malocclusions sont le résultat d’une incompatibilité entre ces trois étages. CAUHEPPE et FIEUX insistent sur la nécessité de relier toute malposition à un mécanisme étiologique qui doit être pris en charge et à ne pas cantonner le traitement au seul aspect mécaniste, finalement symptomatique. ROBIN et CHATEAU parlent de cascade étiopathogénique. En clair, on ne corrige plus seulement un défaut d’alignement, au risque de le voir récidiver mais on ambitionne de circonscrire la cause même de la disgrâce : la dysfonction.

Philosophiquement, ANGLE durant toute son existence était farouchement opposé aux extractions thérapeutiques, devenues un sujet tabou au sein de la profession. Pour ANGLE, extraire c’est aller contre la volonté de la grande nature, “MOTHER NATURE”, qui « ne crée rien en vain ». Plutôt que d’extraire, il réalisait des expansions. Il enseignait que “la malformation des arcades était due à un arrêt de la croissance et qu’il suffit de rétablir une fonction normale pour que la croissance reparte et que tout rentre dans l’ordre”.

Le E-ARCH (E pour expansion), et la doctrine d’ANGLE sont diffusées en Europe grâce à son livre: “Malocclusion of the teeth” édité pour la première fois en 1907 et rencontrent un immense succès.

Constatant que le rétablissement d’une bonne occlusion ne suffit pas toujours à relancer la croissance, il émet l’hypothèse que des mouvements de racines sont nécessaires pour transmettre l’expansion que génère le E-ARCH aux bases osseuses.

Devant le foisonnement d’appareillages et de techniques utilisés en ce début de siècle, ANGLE sent, le premier, que l’avenir sera à un appareillage à la fois simple et performant. Préfabriqué, il sera économique et peu onéreux mais sera néanmoins capable de déplacer une dent dans son ensemble dans les trois directions de l’espace.

ANGLE mène de longues recherches et de patientes expérimentations cliniques pour améliorer “l’appareillage”. Le chemin parcouru en vingt années d’amélioration continue est jalonné d’étapes intéressantes :

1911 Mise au point et commercialisation du PIN & TUBE APPLIANCE, il s’agit d’un assemblage tenon-tube vertical. Les tubes verticaux, solidaires des bagues, reçoivent des tenons soudés à un arc élastique. Les tenons sont dessoudés et ressoudés dans des positions différentes en fonction des mouvements à produire. Le contrôle des racines est possible mais le système s’avère extrêmement compliqué à mettre en œuvre pour des résultats généralement décevants.

1913 Mise au point et commercialisation du RIBBON ARCH (arc ruban). L’arc est plus large dans les sens occluso-gingival, c’est à dire qu’il est formé sur le plat et non sur le champ comme on a l’habitude de faire aujourd’hui. Les bagues portent des consoles ouvertes vers le bas et destinées à recevoir l’arc que l’on insère de bas en haut.

1925à 1928 Mise au point et commercialisation de l’EDGEWISE APPLIANCE dont il dira avec justesse: “c’est le dernier et le meilleur” avant d’ajouter que “Dans l’art, dans toute chose, la suprême excellence est la simplicité”.

Désillusions :

Quant l’EDGEWISE voit le jour, tout est encore en or ou en maillechort, le fil comme les attaches. Les attaches se déforment sous la pression du fil. Les bagues s’adaptent avec des vis de serrage, l’ensemble est “un peu trop mou ”…

Mais déjà tout est préfabriqué par des fournisseurs de matériel orthodontique, ce qui vaut à ANGLE une nouvelle volée de critiques de la part de ses contemporains : “rien ne vaut le sur mesure”, “orthodontie à visée commerciale”…

ANGLE meurt en 1930, c’est à dire 2 ans après la naissance de l’EDGEWISE. La méthode, qu’il laisse derrière lui et qui constitue sans doute son legs le plus accompli est encore imparfaite. L’Edgewise tombe, presque, dans l’oubli.

Bien qu’ANGLE ait suscité de son vivant controverses et procès ou qu’il ait été accusé de plagiat, son œuvre considérable le fait considérer aujourd’hui comme le père fondateur de l’orthodontie moderne.

Eumorphisme.

Au début du Vingtième siècle, l’’Europe est historiquement dans une de ses phases les plus instables. Une première guerre mondiale et les difficultés économiques et sociales qui vont avec créent un contexte peu propice à l’essor de l'orthodontie.

ROBIN à qui l’on peut attribuer la paternité des thérapeutiques fonctionnelles est médecin de formation. Il est préoccupé par la « glossoptose ». Le pharynx, qu’il nomme “ confluent vital fonctionnel” est alors obstrué par la langue, dans une position trop postérieure. Pour ROBIN, esprit noble animé par des préoccupations de santé collective, un cortège de pathologies plus ou moins graves peuvent être prévenues grâce au Monobloc :

Dans la longue liste des pathologies du « glossoptosique » ROBIN ajoute : le menton fuyant, l’étroitesse des mâchoires, l’asthme, les rhinites à répétition, la respiration buccale, l’instabilité vaguo-sympathico-endocrinienne, la prédisposition au troubles hépatiques, gastriques, appendiculaires, le dos voûté et les épaules tombantes, les troubles intellectuels et l’ instabilité caractérielle, la fatigue et les échecs scolaires , l’énurésie, la frilosité, la marche et la parole retardées, l’acrocyanose et l’hyperhydrose etc ....bref, dit-il dans un effort de concision : “ les glossoptosiques sans être des malades sont des mal portants”.

Robin développe le Monobloc, un appareil à l’efficacité redoutable chez l’enfant en croissance, comme remède à la glossoptose. Robin ne s’imposera que très difficilement en France alors même que ses travaux jouiront de la meilleure considération dans plusieurs autres pays européens.

ROBIN proposera une théorie pour expliquer l’efficacité de son monobloc et définira L’eumorphisme comme « une science qui étudie les dysmorphoses organiques et squelettiques et les conditions de réalisation de l’équilibre parfait entre la forme et la fonction ». Il postule qu’il s’agit là d’un « préalable indispensable à un développement et à un état de santé optimal».

Pour ROBIN, le plus important est d’établir une bonne ventilation. L’obtention d’une occlusion parfaite, si chère à ANGLE, n’est pas considérée avec la même priorité.

Eugénisme : Whites Only.

La science officielle occidentale est embrigadée dans des recherches politiquement orientées. Les archéologues allemands retracent en les élargissant les antiques territoires du peuple germanique pendant que leur collègues, médecins, travaillent à démontrer la supériorité de la race aryenne. Dans les « possessions » africaines où l'on a souvent « divisé pour régner », des médecins appliquent la « méthode céphalométrique » aux peuples hutus et Tutsies “prouvant” la supériorité des uns sont sur les autres. Une partie, mais une partie seulement, de la population va bénéficier de “l’action civilisatrice” de l’homme blanc…

La première moitié du siècle connaît de graves récessions économiques mondiales. De larges couches sociales, en Europe comme en Amérique connaissent la misère. La « pensée » discriminatoire est tolérée par “ la Morale publique ” quant elle ne constitue pas le socle des nations.

L’Europe, colonialiste, est un terreau fertile pour l'idéologie fasciste. Le nazisme s’installe en Allemagne pendant que, partout ailleurs, règne l’ethnocentrisme. En ces temps sombres, de dérive sémiologique en « découverte scientifique » intéressée, des peuples entiers appelés “primitifs”, ou stigmatisés comme « juifs » vont bientôt subir les pires violences.

Durant cette période de l’histoire de l’humanité, le concept de race est “vendeur”, en politique, dans les arts et dans la science elle même.

Après une seconde hécatombe mondiale, les Etats-Unis d’Amérique se proclament “leaders du monde libre” et “champions de la liberté”. Pourtant, l’homme noir, à peine affranchi, ne jouit pas encore de ses droits civiques pendant que la commission Mac Carthy persécute les libres penseurs.

Grâce à MORGAN et à ses recherches sur la mouche drosophile, le grand public découvre la génétique moderne. La “ génétique Mendélienne ” était perçue comme celle des petits pois qu’un prêtre aimait regarder pousser en son jardin… Limitée au monde végétal. Celle de MORGAN s’applique au vivant. De là vont advenir d’immenses répercussions dans notre discipline.

En Amérique.

ANGLE est mort. Ses disciples, BRODIE et surtout STEINER continuent à améliorer l’EDGEWISE qui gagne en fiabilité. TWEED, est enfin accepté à l’école un an à peine avant la mort du maître. Il applique rigoureusement pendant six ans les méthodes du maître mais il est mécontent de ses résultats. Il trouve que les cas terminés un peu trop simiesques à son goût. Il avoue ne pas aimer les profils convexes : “…You have my confession now, i look with loving to a proeminent mandible.”

Gêné par la biproalvéolie, il incrimine le principe non-extractionniste. Après les travaux de MORGAN qui « établissent » l’indépendance génétique entre la denture et la face il devient de plus en plus difficile de défendre les positions d’ANGLE pour lequel l’orthodontie doit tendre à retrouver “l’harmonie naturelle” entre l’occlusion et la face.

On pense alors que normaliser la fonction ne permet pas de rétablir la morphologie précisément parce que le schéma facial est “génétiquement” prédéterminé et donc invariable. Les recherches téléradiographiques entreprises par BROADBENT grâce au mécénat de la famille BOLTON sont interprétés à tort comme la preuve irréfutable que la croissance du crâne et de face est figée génétiquement dés la naissance. On sait aujourd’hui les biais des méthodes de superposition qui ont été employées par BROADBENT.

Informé des travaux de BROADBENT, TWEED édicte qu’il faut adapter le contenu au contenant (les dents à la face) et reprend ses anciens cas en réalisant des extractions

Puisque toute possibilité d’agir sur les bases osseuses est niée, les décalages de Cl 2 et de cl 3 doivent être compensés en inclinant incisives supérieures et inférieures jusqu’au contact.

TWEED écrit : “ On ne peut plus compter que sur l’appareil”. Pour JULIEN PHILIPPE, c’est : “la victoire du réalisme le plus étroit, c’est à dire, celui limité à la dent et à son alvéole au détriment de la face prise dans son ensemble.

Dans une face qui se développe de manière radiale et rectiligne comme BROADBENT semble si bien le montrer, TWEED place les incisives inférieures bien droite par rapport au bord inférieur de la mandibule. La pensée critique cède du terrain au fétichisme géométrique…

Un peu plus tard, avec l’avènement de la céphalométrie, TWEED fixe arbitrairement, il le dit lui même, l’angle entre les incisives inférieures et le plan mandibulaire à 90°. Pour la première fois dans l’histoire des sciences médicales, une valeur fixée arbitrairement prend force de loi dans une pensée orthodontique anesthésiée par la recette thérapeutique.

L’orthodontie est alors faite de rigueur procédurière, de constructions géométriques, de « normes » et de « moyennes ». La “ précision ” sur le papier cellophane des tracés céphalométriques est au degré prés, au millimètre prés. Mais la réalité est rebelle.

Des récidives fréquentes sanctionnent les résultats sur le moyen et le long terme.

Bien que ses conceptions soient à l’opposé de celles d’ANGLE, TWEED continue à utiliser l’EDGEWISE qu’il développe encore. Il va transformer l’orthodontiste en plieur de fil et contribuer à l’émergence du raisonnement biomécanique en introduisant la notion d’ancrage.

Pendant ce temps là en Europe.

Le livre qu’ANGLE a écrit en 1907 a encore son statut de référence. TWEED est ignoré voire combattu.

DE COSTER en 1935 arrive, après des années d’efforts, à légitimer l’utilisation de l’acier. Il met au point la soudeuse électrique et la bande matrice qui vont permettre à tout orthodontiste de fabriquer lui même, dans son cabinet les bagues nécessaires au traitement.

Négligés en France les travaux de ROBIN trouvent des échos favorables partout en Europe. ANDRESEN en Scandinavie, BIMLER, FRANCKEL, BALTERS et STOCKFISCH en Allemagne et d’autres encore en Espagne, en Italie et en Europe centrale reprennent et développent les travaux de ROBIN. Tout un arsenal thérapeutique fonctionnel est proposé. Les différents activateurs qui ont été mis au point durant cette période revendiquent leur filiation au Monobloc de ROBIN.

Pont, en France va proposer un indice qui serra connu sous son nom. Cet indice établit une corrélation statistique entre la largeur transversale de l’arcade et la largeur de la face. Dans le contexte d’une orthodontie non extractionniste où le déficit d’espace est récupéré presque exclusivement par expansion au deux arcades, un tel indice est précieux. En effet, il permet d’indiquer, de quantifier et de limiter le degré de cette expansion. IZARD propose aussi un indice similaire.

Les extractions sont unanimement condamnées et les puristes de l’école de stomatologie de Paris dénoncent l’emploi même d’appareillages et prônent le retour à la rééducation stricte.

L’éternel débat sur la prééminence de la forme ou de la fonction semble opposer les deux continents

Les années fastes.

Les années 50 correspondent à une période de croissance à l’échelle mondiale. Les pays du tiers monde commencent à s’affranchir du colonialisme. Le plan MARSCHAL aide l’Europe à effacer les séquelles d’une guerre fratricide. Le mode de vie américain est admiré, porté par une puissance médiatique sans précédent dans l’histoire de l’humanité. L’orthodontie se développe très rapidement.

L’EDGEWISE de TWEED, sans concurrent, va profiter de cette expansion. Et puisque la « technique » de TWEED marche, les innovations se font plus rares trouvent de moins en moins un écho favorable. Les adeptes, qui essaiment dans le monde, ont tendance à sacraliser la méthode du maître. La TWEED FOUDATION devient la Mecque des orthodontistes qui se complaisent dans une confortable mais fructueuse stase évolutive.

Quelques innovations cependant vont venir améliorer l’ergonomie orthodontique. Grâce à l’alginate, les empreintes jusque là réalisées en plâtre se font plus commodes. La qualité des aciers orthodontiques s’améliore. Le composite de collage va bientôt éliminer les étapes rébarbatives du baguage.

Les forces utilisées, trop lourdes, valent aux appareillages orthodontiques une réputation d’instruments de torture. Des courants de pensée attachés à l’emploi de forces légères existent depuis JOHNSON, 1938. L’inertie inhérente au dogme et à la technique EDGEWISE de TWEED freine la propagation des idées nouvelles au sein de la profession qui rebute à se remettre en cause.

BEGG, qui a quitté l’école de ANGLE pour l’Australie avant le triomphe de TWEED développe en autarcie une méthode connue sous le nom de technique du fil léger (light wire). JARABAK, s’intéressant aux surfaces radiculaires des dents permanentes fait de même et préconise l’emploi de boîtiers à lumière plus étroite (018’’ inch) pour obtenir un meilleur contrôle avec des fils plus légers.

RICKETTS, introduit une méthode de traitement qui va rencontrer un succès important. Issue de l’EDGEWISE, sa méthode est en rupture totale avec celle de TWEED. Tout d’abord, et l’histoire lui donnera raison, RICKETTS croit à la possibilité de modifier orthopédiquement la face. Il propose une orthodontie plus ambitieuse dans la mesure où l’action thérapeutique, limitée à la zone alvéolo-dentaire chez TWEED, est élargie aux bases squelettiques. Contrairement à TWEED, il accorde de l’importance à l’esthétique faciale multiraciale et aux facteurs fonctionnels. Les travaux de RICKETTS sont plus rapidement acceptés en EUROPE.

TWEED a fixé ses normes “arbitrairement”, STEINER calcul ses moyennes sans même se préoccuper de l’écart-type sur un échantillon d’une vingtaine d’étudiants tous WASP (White Anglo-Saxons et Protestants) et RICKETTS, en accord avec la “variabilité biologique et ethnique”, proposera des valeurs statistiques issues d’échantillons géants segmentés selon la diversité des types faciaux américains. Qu’il soit anglo-saxon, Hispanique, afro-américain ou asiatique, chaque patient bénéficie de « références » statistiques avec écart type, adaptées à ses caractéristiques ethniques d’une part et à son âge d’autre part.

Sur le plan thérapeutique, RICKETTS qui insiste sur l’approche globale de l’individu, va proposer la segmentation des arcs dont découle un meilleur contrôle de l’action thérapeutique des appareillages. Empiriquement, il ébauche la future biomécanique orthodontique.

Sous les pavés, La science…

Après la seconde guerre mondiale, de nombreux vétérans vont se plaindre à la « Elgin Watch Company ». Leurs tocantes ne sont pas revenues indemnes du théâtre des opérations. Les conditions très rudes et la corrosion ont provoqué le grippage des ressorts. Les ingénieurs d’Elgin prennent l’affaire à cœur et développent un nouvel alliage métallique, l’Elgiloy®. RICKETTS est le premier à l’utiliser en orthodontie ce qui permet aux appareils orthodontiques de développer des forces plus légères. Pour le grand public, les « bagues » font moins mal, l’orthodontie est mieux vécue par les patients.

Au plan technique, les bracketts développés par RICKETTS intègrent, pour la première fois, des informations thérapeutiques de torque et d’angulation fixées par construction. Cette « astuce » rend plus aisé le travail au fauteuil et sera reprise ensuite par les adeptes de l’EDGEWISE de TWEED qui commence sa mue vers les techniques dites de STRAIGHT WIRE ou d’arc droit. Ce n’est plus l’arc, que l’on doit plier avec patience et minutie, qui porte l’information de positionnement mais les bracketts, collés une fois pour toute sur les dents. PIERRE PLANCHE proposera, bien des années plus tard, des informations de positionnement variables selon la typologie faciale. Aujourd’hui, ces informations peuvent facilement être individualisées pour chaque cas grâce au collage indirect et aux bases compensées.

En restaurant la primauté de l’Arc sur les bracketts, BURSTONE enracine définitivement la biomécanique orthodontique dans le terreau fertile des sciences mécaniques. La signification même de l’arc orthodontique évolue. L’arc est un ressort qui sert à développer des forces et des moments pour produire les mouvements désirés. Du point de vue galénique, forces et moments développés par les appareillages orthodontiques sont les vrais principes actifs transmis au parodonte, lieu des modifications biologiques thérapeutiques. Il ne s’agit plus de « bien » plier des arcs à la forme mais de concevoir des ressorts aux effets mécaniques parfaitement calibrés et prédéterminés. Il démontre le bien-fondé de la segmentation des arcs. Sa technique de traitement est servie par un alliage de Titane et de Molybdène qu’il a fait développer à partir d’un cahier des charges très précis. Cet alliage est aujourd’hui le meilleur en pratique orthodontique parce que seul il marie un bon module d’élasticité à une plasticité créative.

L’Orthodontie aujourd’hui.

L’orthodontie est maintenant pratiquée presque partout dans le monde. La conception mondialisée de l’optimum individuel induit des normes et des références nouvelles à l’échelle planétaire. La demande explose.

Bien que BURSTONE ait depuis longtemps mis en lumière ses bases rationnelles, la carence en enseignement biomécanique dans les universités ne permet plus aux praticiens d’appréhender, avec l’aisance et la rigueur nécessaire, l’essence physique et mécanique des appareils qu’ils utilisent. L’«arsenal » thérapeutique compte quelques centaines de techniques qui se veulent de plus en plus «simples » et « automatiques » alors même que la majorité des praticiens n’est pas armée de la lucidité nécessaire.

Une technique, aujourd’hui est un package marketing reposant sur la triade formation - recette - matériel. Le business-plan est toujours le même : La formation est assurée par un praticien renommé rétribué au cours ou à l’année. Le matériel est le plus souvent spécifique et protégé par des brevets sans innovation aucune, le but étant de créer un segment de marché captif. La recette thérapeutique, une succession stéréotypée d’arcs vendus en sachets ou à l’unité, est imposée au patient souvent sans aucune possibilité d’individualisation. Les “différences” entre ces techniques se résument parfois à quelques degrés de plus ou de moins dans l’angulation ou le torque de tel ou tel brackett...

Des liens de plus en plus étroits se développent entre médecins leaders d’opinion et fabricants de matériel. Sans être a priori suspect, cet état de fait pousse à plus de vigilance et de lecture critique de la production scientifique actuelle. La recherche fondamentale qui seule peut mener à des avancées importantes est noyée dans ce déluge commercial.

Enfin, et même si des progrès décisifs ont été réalisés au niveau technique et matériel (nouvelles imageries, nouveaux alliages…) des avancées conceptuelles, décisives, léguées par les générations précédentes n’arrivent pas à s’imposer dans cette foire marchande qu’est devenue la techno science orthodontique d’aujourd’hui. Le confort de l’habitude aidant, peu de praticiens remettent en cause leur méthodologie thérapeutique.

Conclusion

L'histoire nous enseigne que toutes les évolutions majeures en orthodontie s’opèrent sous l’impulsion de trois facteurs:

L’évolution des concepts scientifiques au sens le plus général.

L’évolution des matériaux.

L’esprit de synthèse et de système d'un grand homme.

L'archéologie des techniques orthodontiques indique un lien étroit, machinal, entre les outils disponibles et les conceptions thérapeutiques. Que de grands progrès sont nés par l'outil, advenu par la grâce de l'imagination et de la persévérance d’un grand Homme.

Aujourd'hui, nul besoin de persévérance quand, dans nos lieux d’exercice, des écrans nous permettent de tout concevoir et de tout réaliser. Mais l’imagination créatrice et l'esprit critique, inspecteurs permanents des évidences, semblent nous faire défaut.

Ainsi entre ceux qui traitent l'angle "ANB" et ceux qui chaque semaine inventent l'appareil idéal, le bon sens autant que l'idéal des anciens se perdent au mieux dans le sectarisme, au pire dans l'affairisme. Des mots anciens ou nouveaux, dont la sémantique et les droits sont parfois déposés et réservés, criés par cent chapelles différentes et cent firmes concurrentes, tiennent comme des rênes invisibles le "sens clinique" du praticien, devenu prescripteur.

La raison est marginale dans cette publi-science qui à longueur de congrès, sature et pollue l'espace naturel du débat scientifique.

Pr H. KHAYAT.

Spécialiste en Orthopédie Dento-Faciale

Polyclinique Dentaire Casablanca

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